CAMPAGNE Pour s’être affichée contre l’initiative «Pour des multinationales responsables», Isabelle Chevalley (Vert’libéraux/VD) a suscité un flot de réactions. Elle s’explique. LE MATIN DIMANCHE Publié: 20.06.2020, 22h20

Qu’avez-vous contre les ONG?

Le monde n’est pas noir ou blanc. Il n’y a pas d’un côté les méchantes entreprises et de l’autre les gentilles ONG. Il y a aussi des ONG qui ne font pas du bon travail sur le terrain et ont des attitudes néocolonialistes. Ce que je veux amener dans le débat, c’est la nuance.

Vous vous attendiez à provoquer des réactions si vives?

Je ne m’attendais pas à des réactions aussi agressives de la part de la gauche. Je constate aussi qu’on attaque ma personne et pas le fond de ma pensée. Cela me rappelle la célèbre histoire de Vlad l’Empaleur qui, lorsque le message ne lui plaisait pas, préférait tuer le messager plutôt que de s’occuper du message.

«À la fin, on augmentera la pauvreté des paysans africains. Et ça, je ne peux pas le laisser faire.»

Qui est avec vous sur la photo?

C’est une femme que j’ai rencontrée dans des plantations de cacao en Côte d’Ivoire. Je suis allée voir sur le terrain comment cela se passait. Cette femme est venue vers moi après la rencontre, m’a prise dans ses bras et voulait que l’on pose ensemble. C’est un joli souvenir. Avec cette photo, j’ai voulu montrer que je vais sur le terrain. Ce que je dis, c’est ce que j’ai vu.

Le Burkina Faso, en particulier, est votre deuxième patrie. Que voyez-vous donc sur le terrain?

C’est un pays très pauvre. Plus de 80% de la population, souvent des familles nombreuses, dépend de l’agriculture. C’était la même chose chez nous avant. On envoyait les enfants travailler aux champs, notamment lors des vacances des pommes de terre. Grâce à la mécanisation, nous avons pu diminuer le recours à la main-d’œuvre familiale. Aujourd’hui, des Polonais sur des machines font la récolte. Le Burkina Faso n’a ni machines, ni Polonais. Il se trouve dans la situation que nous connaissions il y a quarante ans. Lorsque, depuis la Suisse, vous critiquez ces familles, vous avez une attitude néocolonialiste. Pour ma part, je ne suis pas assez prétentieuse pour aller dire aux gouvernements et aux populations d’Afrique ce qu’ils ont à faire!

Des entreprises profitent d’acheter à ces paysans des matières premières bon marché pour faire ensuite d’énormes profits. Ce n’est pas néocolonialiste?

Mais c’est le marché international qui fixe les prix des matières premières, pas les multinationales. Vous savez, chaque fois que je visite une plantation de cacao, je demande qui paie le mieux. Et on me répond: Nestlé! À la fin, le consommateur joue aussi un grand rôle. Aujourd’hui, il y a par exemple plus d’offre que de demande pour le cacao labellisé Fairtrade. J’espère que tous ceux qui me font la leçon ou soutiennent l’initiative «Pour des multinationales responsables» ont suffisamment de cohérence pour n’acheter que du café, du cacao et du coton issus du commerce équitable!

Toutes les multinationales ne sont pas des anges. Il y a aussi des scandales. Vous le niez?

C’est souvent plus compliqué que cela. Il faut toujours aller creuser derrière ce qu’on dénonce comme des scandales. Je vous donne un exemple frappant: en 2017, Glencore a acheté une mine fortement polluée aux métaux lourds. Celle-ci a appartenu à l’État péruvien pendant une centaine d’années, puis a été exploitée par différentes entreprises étatiques. Glencore a fait un plan d’assainissement. Sur la base de visites en 2019, des ONG l’ont ensuite accusée de pollution. Mais ce n’est pas Glencore qui a pollué le sol, et l’assainissement prend du temps!

L’initiative ne dit pas le contraire. Elle dit simplement qu’on attend de nos entreprises qu’elles se conduisent bien à l’étranger.

Mais c’est une évidence! On ne peut qu’être d’accord. Le problème, c’est que si le texte des initiants est accepté tel quel, nos entreprises ne pourront plus travailler dans ces pays. On l’a vu pendant les débats. Il y a l’idée que si une société n’est pas certaine que les droits humains seront respectés dans un État, elle devra s’abstenir d’y travailler. Quel sera le résultat? On ne sortira pas un seul enfant des champs. On mettra encore plus de pression sur les prix parce qu’il y aura moins d’acheteurs. À la fin, on augmentera la pauvreté des paysans africains. Et ça, je ne peux pas le laisser faire.

Sur le site des opposants à l’initiative «Pour des multinationales responsables», qui arrivera en votation ces prochains mois, Isabelle Chevalley fait campagne avec un slogan qui a suscité de violentes réactions, notamment à gauche. «À la fin, on augmentera la pauvreté des paysans africains. Et ça, je ne peux pas le laisser faire.»

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